HISTOIRE de Molène - Les liaisons avec le continent    

         
Les premiers navires de liaison (Source Vital Rougerie "L"archipel Molènais" - SNSM Molène 1989)
 
   
Jusqu’au XIXe siècle, les liaisons maritimes entre le continent et les îles de la mer d’Iroise sont compliquées. En effet, les traversées sont basées sur le bon vouloir de quelques pêcheurs, qui, à la demande des voyageurs, acceptaient ou non de les embarquer à leur bord. Lorsque ceci se faisait, les traversées étaient longues et périlleuses, et la sécurité était quelque peu négligée. À cette époque, on navigue à la voile, et ce malgré la forte demande d’une unité à vapeur de haute mer.

Entre 1875 et 1878, de nombreux naufrages causent la mort de nombreux civils. La compagnie des vapeurs brestois décide de réagir et fait construire un premier vapeur destiné aux liaisons insulaires, baptisé la Louise. Celui-ci sera suivi par trois autres. Tous couleront après des carrières plus ou moins succinctes...

C'est en 1905 en Ecosse, que naquit le Yoskil. ce vapeur, long de 39 mètres pour une largeur de 6,30 mètres, appartenait au prince (puis tsar) de Bulgarie Ferdinand Ier jusqu'en 1918. C'est alors qu'il fut rattaché à la 5e escadrille de Patrouille du port de Brest pendant quatre ans, sous le nom de Coccinelle I. En 1921, il est vendu à un armateur de Granville, qui le rebaptise Celuta et décide de le mettre au service des passagers entre Granville et les îles de Chausey et Guernesey. Mais victime de la concurrence d'un autre transporteur, l'armateur doit liquider son affaire en Manche.
Nous sommes en 1924, et le département du Finistère décide de s'offrir le Celuta pour 90 000 francs. Il entame les liaisons entre Brest et l'île d'Ouessant le 26 novembre 1924. Mais il faudra attendre le 4 juillet 1925 pour qu'un nouveau nom soit apposé sur sa coque : Enez Eussa. En hiver, l’Enez Eussa peut transporter 250 passagers, contre 350 à la belle saison. Pendant près de cinq ans, le vapeur est armé par la Société des Chemins de Fer Départementaux.
Le 4 janvier 1930, l’Enez Eussa, alors à quai au port de commerce de Brest, est abordé par le Stanleyville, un cargo belge en escale. Réparé tant bien que mal, le Bureau Véritas impose trois ans plus tard au navire une refonte totale. Ce seront les chantiers nantais Dubigeon qui assureront les travaux. Deux mois plus, tard, l’Enez Eussa reprend du service en mer d'Iroise.
Alors que la seconde guerre mondiale s'apprête à arriver, l’Enez Eussa est réquisitionné au service de la Marine le 27 août 1939. Mais l'occupant le récupère afin d'assurer le transport des troupes entre Ouessant et le continent. Il est alors équipé de deux mitrailleuses, et considéré par les Alliés comme un vaisseau de guerre ; raison pour laquelle il est mitraillé par les anglais le 10 avril 1943.
Le 12 août 1944, l’Enez Eussa est coulé à l'embouchure de l'Elorn. Localisé et renfloué en 1945, le vieux vapeur est envoyé en réparation aux Chantiers Dubigeon. Dix-huit mois plus tard, il reprend ses liaisons entre le continent et Ouessant. Mais sa vieille machine à vapeur, devenant obsolète, on l'équipe de deux moteurs Baudoin de 300 CV en mai 1949. Plus rapide et plus sûr, le bateau poursuit "son petit bonhomme de chemin".
(source complémentaire : Wikipédia)

 
La Louise
 

Monsieur Rigollet négociant, décide d’assurer par un bateau à vapeur le service postal et passagers pour les îles Molène et Ouessant au départ du Conquet, ce navire a 25 m de longueur, un jeu de voiles lui permet de naviguer en cas de panne de moteur. Un capitaine et 5 matelots en assurent le bon fonctionnement. Ce bateau fut construit à la Milleraye (Seine Maritime) et baptisé Louise (prénom de sa femme).  Le parrain sera Paul Deschanel, sous préfet de Brest et futur président de la République. Le 28 avril 1881 le permis de navigation est accordé au Capitaine Salaun et le bateau entre en service. La durée de la traversée est de 2h30 à 3 heures, dont la moitié pour Molène. L’hiver, il y a 2 départs : le mercredi et le samedi à 7 h avec retour à Ouessant le même jour  à  13h30. A partir  du 1er mai service d’été avec départ du Conquet le mardi, jeudi et vendredi à 8 heures retour à 14 heures. Le nombre de passagers est de 70, il sera réduit à 40 à partir de 1907. 

La Louise assurera le service jusqu’en 1909, il fut commandé de nombreuses années par Jean Louis Miniou, ce bateau finira en février 1910 comme ponton à crustacés dans la baie de Brest.

(CPA Éditons ELD)

   
Le Cotentin
 
Il remplace la Louise, il appartient aux vapeurs Brestois. Il avait été construit à Blac-Kwal en 1884 et fut revendu en 1915 à Boulogne sur Mer. Le nombre de passagers est de 350 en rade et de 300 en mer.

(Extrait de CPA 6051 Editions FT Brest)

   
Le Travailleur
 

Construit à Brest en 1883, c’est un bateau de 20 m de long avec un équipage de 7 hommes. Après avoir appartenu à différents armateurs il devient la propriété des vapeurs Brestois. Il assure le service à partir de Brest avec escale au Conquet, il sert en même temps de remorqueur au port de Brest. Le nombre de passagers est de 250 en rade et de 150 en mer, il sera désarmé et démoli en 1921. les îliens ne le regretteront pas plus que le Cotentin. Les conditions de traversée sont difficiles, pas toujours de place dans les abris, les marchandises arrivant souvent en mauvais état, particulièrement le pain pour Molène.

En 1916, l’armateur n’obtenant pas une subvention suffisante arrête l’exploitation de la ligne, ils sera alors affecté à des opérations de remorquage jugées plus lucratives. 

 L’administration des P.T.T., loue alors 2 voiliers : La Reine de France et l’Oiseau des mers, appartenant à Mr Menguy du Conquet. Mais ces 2 navires ne donnèrent pas satisfaction, les populations protestent énergiquement, le département prend en change ce service et le confie à un concessionnaire Monsieur BLASSE qui fît construire "l'Ile d'Ouessant"

(CPA Collection A.Waron)

 

Si vous possédez des photos ou gravures des navires "Cotentin" et 'Ile d'Ouessant", merci de me contacter.

C’est en 1917 que le département décide de créer et gérer sa première compagnie maritime publique, qui se nommera par la suite "SMD" (Service Maritime Départemental). Le département fait alors construire un vapeur de 25 mètres (l’Île d’Ouessant), qui effectuera la liaison deux à trois fois par semaine.
 
L'Ile d'Ouessant
 

Arrive en Août 1927 au Conquet. Ce petit vapeur a été construit aux chantiers Ollivier à Binic, il mesure 24 m de long,  sa puissance est de 300 chevaux, il peut transporter 300 passagers en été et 150 en hiver. Le départ a lieu de Brest avec escale au Conquet, 2 fois par semaine en hiver et 3 fois en été. Mais Monsieur Blasse en mésentente avec l’administration cesse le service le 1er juin 1918 pour le reprendre en juillet 1919, puis il fut réquisitionné et mis à la disposition de l’armée Américaine pour servir de transport de troupes.

Le 6 juin 1924, il talonne une roche près de la jument, il réussit à arriver par ses propres moyens à Lampaul, il n’y aura pas de victimes, les naufrages ayant embarqués dans les baleinières seront recueillis par le baliseur Eugène Patron.

En attendant un nouveau bateau le service fut assuré par des navires affrétés:
- Le Loustic (
appartenant à Monsieur Disseault mareyeur)
- Le Notre Dame d'Auray (petit voilier)
- Le Beaupré (petit vapeur)
- La Glaneuse (petit vapeur)       

(CPA Editions Berthelé Ouessant/Photo Georges Brest) 

   
L'Enez Eussa
 
Vapeur construit en 1905 à Glasgow pour le compte du roi Ferdinand de Bulgarie sous le nom de Jaskil, il fut prise de guerre, vendu dans l’état il s’appela Coccinelle puis Celuta. En 1923 ce bâtiment qui se trouve à Granville, le département l’achète et le baptise Enez Eussa.
C’est un bateau de 38m50 de longueur pour une puissance de 350 chevaux, modernisé en 1949 il est équipé alors de 2 moteurs de 300 chevaux lui permettant d’atteindre une vitesse de 11 nœuds contre 9 précédemment.

Pour le transbordement au Conquet et à Molène, ce vapeur est équipé de 2 vedettes de 6 mètres car il ne peut accoster. (photo de Jean Mout et cpa d'Yvon ci-dessous à gauche)

En 1930, une gabarre Le Moalenez, le secondera pour le transport des marchandises.

photo : Jean Maout. Transbordement par vedettes
cpa Yvon. Transbordement par vedettes au Conquet cpa N Masson

 

Pour résumer

Jusqu’au second empire, les liaisons entre les îles et le continent ne sont pas organisées d’une façon régulière. Il s’agit alors de rejoindre la côte suivant les occasions avec les embarcations de pilotes et celles de pêcheurs. A cette époque, on navigue à la voile.
            Les naufrages sont multiples sur les récifs de Molène et d’Ouessant, ainsi Jules FEILLET dans un éditorial de « L’Armoricaine » du 23 juin 1868 note qu’en sept ans, cinquante navires ont sombré ou ont été broyés contre les écueils de cet archipel.
            Le 17 juin 1865, le vapeur anglais « COLOMBIA » heurte les écueils « Men Korn » et sombre en deux heures après son échouage, avec tous les membres de son équipage.
             L’année suivante, la Société Centrale de Sauvetage des naufragés qui vient d’être créée met en place dans les îles d’Ouessant, Molène et Sein, des canots de sauvetage gréés de telle sorte à remplacer les chaloupes de pilotes, alors en usage.
             Les voiliers continuent d’assurer tant bien que mal les relations avec le continent.
            Chaque hiver, le service postal est interrompu, la demande de la création d’une liaison par Vapeurs se fait insistante.
             Or, en 1876-1877, une série de naufrages va accélérer la prise de décision par les autorités.
              Le 26 avril 1876, le « Saint-Jean » disparaît avec 23 personnes à bord dont une majorité de femmes. L’embarcation en provenance de Lanildut, au retour du marché, chavire par temps calme dans le Fromveur à la hauteur de l’île de Bannec. L’accident aurait été provoqué par des déplacements désordonnés des passagers et des jeunes cochons embarqués. Le frère du patron et une femme seront sauvés par des goémoniers. Les corps seront rejetés à l’île Molène et recueillis par la population.
              Le 12 mars 1877, le sloop « Marie-Hortense » qui assure depuis 13 ans le service postal se perd corps et biens au large du Conquet. Il y avait à bord le patron facteur Paul FOUESNANT, son matelot et 2 passagers.
               Le 15 avril 1877, le sloop « Marie-Suzanne », patron Jean MAREC, pilote de Molène, quitte l’île avec 2 hommes d’équipage et 7 passagers. Seule, la coque défoncée est retrouvée sur les rochers de Corsen.
               L’état se décide, enfin, à intervenir et la compagnie des Vapeurs Brestois est subventionnée pour assurer une liaison entre le Conquet, les îles Molène et Ouessant.
               Un solide petit vapeur en bois de 25 tonneaux est construit. Il est baptisé « La Louise », le 1er mai 1880. Il commence une longue carrière de 35 ans. La liaison s’effectue à partir du Conquet, 2 fois par semaine en hiver et 3 fois en été. La Louise sera le 1er bateau sur place lors du naufrage du « Drummond Castle », le matin du 17 juin 1896.
                En 1915, « La Louise » termine sa carrière comme ponton au Fret.
                La Société des Vapeurs Brestois refuse de renouveler le bail à l’administration des postes. Le Conseil Général de l’époque, car c’est la 1ère guerre mondiale, décide que le service des îles sera un service départemental sous la surveillance de l’ingénieur des Ponts et Chaussées.
               Un nouveau vapeur est mis en chantier par l’armateur Monsieur BLASSE, en accord avec le département. En attendant sa mise à flot, les liaisons sont assurées d’une façon irrégulière par des voiliers sloop des îles Ouessant et Molène.
                Le 18 juillet 1916, le « Notre Dame de Lourdes », patron pêcheur Yves AVRIL, embarque des marchandises et des passagers. Il coule dans le Fromveur en surcharge. Sept personnes seront recueillies par le bâtiment « Le Travailleur » en train de renflouer « L’Ashby », échoué à Porz Doun. Durant les 2 années suivantes, le courrier n’est acheminé que 2 ou 3 fois par mois par un torpilleur de la marine ou par barques de pêches promues « Sloop Courrier », « La Reine des Flots ».
                En aout 1917, entre en service le nouveau vapeur postal « L’Ile d’Ouessant ». Il assure le départ des passagers et du fret à partir de Brest.
                Le vendredi 6 juin 1924, par mer d’huile et temps calme, il heurte un rocher près de la pointe de Porz Doun. Le bâtiment « L’Eugène Potron » qui travaille au phare de la Jument se porte à son secours ; tous les passagers sont sauvés.
                En 1925, c’est « L’Enez Eussa I » qui prend la relève. Pour la petite histoire, il faut savoir que ce navire fut construit en Ecosse en 1906 pour servir de navire de croisière sur le Lac LEMAN à l’archiduc de Bulgarie. Arraisonné par la flotte française sous le nom de «Céluta » durant la guerre de 1914/1918, il est conduit à Brest, où il prend le nom de « Coccinelle » pour assurer la liaison entre Granville et les îles Chausey.
                Durant la seconde guerre mondiale, il est mitraillé par avion le 10 avril 1943, puis coulé dans l’Elorn par les allemands en 1944.
                Pendant la guerre de 1939/1945, la liaison du courrier est à nouveau assurée par les bateaux des îles, bien souvent par voiliers comme « La Céline » pour l’île Molène.
                En 1946, « L’Enez Eussa I » renfloué, reprend du service jusqu’à son remplacement en 1960 par « l’Enez Eussa II ». Puis, vont arriver les nouveaux mini- paquebots que nous connaissons bien, le Bugel Eussa, Le Fromveur en 1977 et l’Enez Eussa III, en relève de l’Enez Eussa II.
                Ainsi donc, la liaison avec le continent à travers près d’un siècle d’existence s’identifie avec les aléas de notre histoire contemporaine à l’évolution des techniques et des mentalités, grâce aux moyens modernes de communication.

Claude Consorti / Ar Skréo

 


Voir aussi sur le site, les navires suivants et les navires actuels...
mais aussi la belle collection de carte postales anciennes concernant les liaisons avec Molène !

 

 

L'approvisionnement de Molène à l'époque en images
 

Si de nos jours, on peut parler de "liaisons régulières"(sans mauvaises conditions météo) il n'en a pas tours été ainsi, bien au contraire...
Molène ne pouvait compter à l'époque que sur des ravitaillements sporadiques, par des navires à voile puis plus tard à vapeur, qui servaient aussi bien aux marchandises, aux personnes et même aux animaux ! (voir plus bas)
La CPA ci-contre montre bien la ferveur que pouvait provoquer l'arrivée de ces ravitaillements...

 

Voici quelques captures d'un film de 1950 (réalisé par Urbain Bidan) montrant des scènes de ravitaillement à cette époque (débarquement et reprise des consignes et les enfants sur la cale à Caby aidant au chargement de fûts vides)

 

Ravitaillement de Molène en 1953
(Photo : SEMAINE DU MONDE N° 23 / AVRIL 1953)

 

 

 

En Avril 1953, le revue Semaine du Monde consacre un reportage à Molène. Cliquez ici pour visionner la photo originale

 

(photos ci-contre)
Lorsque les bateaux de liaisons ne pouvaient pas accoster sur l'île,  les passagers étaient débarqués (comme maintenant) par la vedette de transbordement (Docteur Tricard), mais les vaches elles, n'avaient pas cette chance... Elles étaient jetées à l'eau et "remorquées" par la chaloupe du courrier jusqu'au... plancher des vaches! (sur les photos, l'homme à la casquette, c'est Aimé Cuillandre)

Jean Maout

 

Sur cette photo de 1955 ce n'est pas une vache qui est à l'eau mais une valise!
Ce genre d'incident était fréquent, surtout par mer agitée.
Tentative de repêchage avec une gaffe par Aimé Monot (le père de Marcel de l'Archipel)
Photos : Jean MAOUT

 

 

Arrivée et départ de l'Enez Eussa à Molène en 1950 (Capture d'Urbain Bidan)

 

Autre ravitaillement, plus récent celui-là, mais encore au temps des gabarres en bois... Un tracteur pour Molène faisait partie du voyage.
(Photo : Marie-Rose Bothorel)
   

Sur ces deux photos de 1969, souvenirs du passé quand on débarquait en même temps à bord du Docteur Tricard, les marchandises et les personnes qui empruntaient
l'Enez Eussa (le "Cheval Noir")
(Photos : Marie-Rose Bothorel)

Et pour l'eau?

 
Longtemps, le manque d'eau a été un problème sur l'île. Pour pallier à ces pénuries, l'eau potable était acheminée du continent par des bateaux pompes de la Marine. Sur ces photos : l'Ondée. Voir également ce reportage sur INA.fr

(photo : Aurélie et Clément Richard)
   

(photo : Jean Maout)

 

 

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